Carnet de route

Une Traversée du Luchonnais

Le 27/08/2018 par Yves COSTES

Une traversée du Luchonnais

A Marc Leguiader* dont le souvenir nous accompagna durant ces trois jours.

« -Vous en êtes où ? » Teddy vient de recevoir ce message laconique sur son smartphone. C'est Joël qui s'inquiète de notre progression.

  • Couret d'Esquierry ! » répond-il, tout aussi laconique.

  • Alors,il ne vous reste qu'une heure et demi et 1100 m de dénivelée »

Nous terminons notre traversée du Luchonnais en trois jours intenses et bien remplis...mais commençons par le début :

Eté 2017 : Mireille et moi atteignons le col de Pinata. Nous observons le col de Sacroux vers l'Est et le chemin qui les relie. Nous n'avons jamais traversé ce cirque sauvage, pourtant notre ami Legu* nous en avait souvent parlé, ainsi que de Sarnès et des Hount Secs. Ne pourrait-on pas parcourir un itinéraire qui passe par tous ces lieux ?...

 

Il y a plusieurs façons de traverser le Luchonnais. Le GR 10 propose une traversée en « Montagne Russe »en effleurant le haut massif, lors de son passage à proximité d'Espingo, mais en s'en éloignant rapidement pour préférer les pâturages du Bacanère. La Haute Route n'en parcours que la moitié ouest, du col des Gourgs Blancs au Port de Literole. J'envisage une traversée « intermédiaire » en parcourant le haut massif mais sans en atteindre les hauts cols ou les arêtes.

De retour à la maison, nous nous penchons sur la carte et mettons au point un parcours en trois jours :

  1. Départ de l'hospice de France par le chemin de l'Impératrice, (1385m) jusqu'au cirque de la Glère (1560m). Montée au Col de Sacroux (2034m), traversée du cirque sous le Pic de Sacroux, jusqu'au col de Pinata (2150m), descente au lac des Grauès et lac Vert (2001m) montée au lac Bleu (2265m)« à travers champs » pour rejoindre le chemin des lacs qui amène sur le chemin du refuge du Maupas (2430m) où nous passerons la nuit.

  2. Montée au dessus du refuge sur une petite épaule (2580m) pour prendre un petit passage qui permet de descendre dans le cirque des Crabioules. Traversée du vaste Cirque des Crabioules en descendant vers 2300m, en direction de la cabane de Sarnès. De là plusieurs possibilités se présentent : soit nous continuons vers le nord en suivant un sentier à flanc jusqu'au col de La Coume de Bourg et nous prenons le GR10 par la Hourquette des Hounts Secs et descente sur le refuge d'Espingo (1967m), soit nous montons vers la crête des Hounts Secs (2700m) pour redescendre au mieux sur le refuge d'Espingo .

  3. Du refuge d'Espingo, descente sur le déversoir du lac et montée dans le Val d'Arrouge, ascension du Pic d'Arrouge (2860m) ou de Hourgade (2964m). descente sur les lacs de Nère et retour vers le Couret d'Esquierry (2131m) et les granges d'Astau (1130m).

 

Voilà un programme bien chargé qui nous permettra de connaître des nouveaux secteurs du massif et de faire le lien entre des zones que nous connaissons bien comme le Maupas ou le cirque d'Espingo, et de découvrir le Val d'Arrouge et tout l’extrême ouest du massif ou nous ne sommes jamais allés. Pour ce qui est de la date de cette réalisation, je souhaiterai la parcourir après la fonte des neiges,mais plutôt en début d'été afin de profiter d'une belle floraison...

C'est ainsi que Mireille et moi nous retrouvons accompagnés de huit autres personnes dans cette aventure : Jean, Dominique, Didier,Teddy, Nadège, Jean-Pierre, Claude et Joël. Je ne pensais pas avoir tant de succès en proposant un séjour à seulement quelques kilomètres de la maison.

Vendredi 29 Juin : Le départ est donné depuis le parking de l'Hospice de France. L'enneigement est encore abondant et nous avons du nous équiper de piolets et crampons ainsi que de cordes. La météo est plutôt sereine malgré un risque d'orage en fin de journée. Nous empruntons l'interminable chemin de l'Impératrice jusqu'au cirque de la Glère parsemé de mille fleurs. Nous trouvons déjà notre premier névé à traverser. Il occupe le lit du torrent et celui-ci a laissé un énorme pont de neige bien solide,ce qui est plutôt rassurant. Nous contournons le deuxième, trop fin pour être solide par un détour en contrebas. Nous montons au col du Sacroux par un chemin très abîmé par l'érosion et les intempéries. Le ciel est encombré de nuages, venant d'Espagne. Nous voyons la suite de l'itinéraire : une descente dans le vallon de Bouneou puis une remontée progressive jusqu'au col de Pinata. Un petit casse-croûte est le bienvenu. Nous reprenons notre route jusqu'au col suivant ou quelques rafales de vent fort nous accueille. Une sente nous permet de rejoindre les Graouès directement sans perdre d'altitude, mais un gros névé l'entrave. Teddy tente de le contourner par l'amont et se rend compte qu'un passage est possible entre la neige et la roche par un couloir si étroit qu'il finit par monter par une acrobatie, sur la lèvre de neige pour atteindre l'autre coté. Nous le suivons, non sans appréhension, mais certains préfèrent élargir le couloir à coup de piolet. L'obstacle passé, nous reprenons notre descente par des pentes raides et même quelques passages d'escalade facile. Nous prenons pied sur le pierrier des Graouès et nous dirigeons vers le lac Vert que nous découvrons bientôt, toujours aussi romantique.Notre attention est attirée par la gracieuse silhouette d'une jeune femme au bord de l'eau. Alors que nous approchons, elle retire ses vêtements et trottine, nue dans les rhododendrons. Une vraie vision mythologique : Diane, surprise au bain par Actéon** ! La malheureuse déesse nous aperçois et, effrayée, court vite récupérer ses vêtements. Aussitôt,notre Actéon se mue, non pas en chevreuil, mais à en juger par sa langue pendante et ses yeux exorbités, en loup de Tex Avery !

Le chemin est encore long, car il va falloir rejoindre Prat-Long pour gravir encore 400 m jusqu'au refuge du Maupas.

Nous faisons une pause avant d'entreprendre la dernière montée. Une quantité de fleurs couvre les pelouses. Teddy les photographie et nous cite leur nom. Quelle érudition ! Il finit par avouer qu'il essaye une nouvelle « appli » sur son portable, qui peut reconnaître les fleurs photographiées. Nous savions qu'il était passionné... d'informatique.

Le ciel s'est couvert, lâchant quelques gouttes éparses et la brume nous enveloppe par moments. Le chemin passe sous la conduite forcée et la silhouette du refuge apparaît, encore entourée de quelques névés. Léah, la gardienne, nous accueille avec le sourire. Les clients ne sont pas si nombreux, en ce bout du monde. Le soleil joue à cache-cache avec les nuages. Quelques courageux font un brin de toilette dans le torrent, les autres restent « dans leur jus ». Nous nous installons et goûtons un repos bien mérité en sirotant une bière sur la terrasse, car l'étape a été rude...

Quoi de plus beau que le paysage vu des latrines du refuge du Maupas ? Imaginez un improbable édicule fait de bric, de broc et de pierres sèches avec l'ouverture – sans porte - baillant directement sur un abîme insondable , face au Lézat, au Queyrat, au plateau de Superbagnères, aux montagnes du Larboust et d'Oueil. C'est là que tout un chacun va officier en prenant soin de ne pas inonder ses chaussures avec l 'arrivée permanente de l'eau, de ne pas faire tomber son portable, sa frontale ou je ne sais quoi d'indispensable dans le tuyau d'évacuation, sans omettre de placer la pancarte « Occupé » bien visible, au bon endroit. Personne ne daignerait passer une seconde en un tel endroit, si ce n'était pour le paysage !

 

Samedi 30 Juin : Après un copieux petit déjeuner (avec pain grillé,s'il vous plait) , pris sous le regard bleu gentiane de Léah, nous partons pour notre deuxième étape. Le vent a soufflé toute la nuit, d'Espagne. Nous avons envisagé, un moment, de passer par le Col des Crabioules , de traverser le bassin des lacs de Literole et de descendre au Portillon par le col inférieur de Literole. Face à la violence des bourrasques, nous renonçons à cet itinéraire d'altitude et décidons de traverser le cirque des Crabioules jusqu'à la cabane de Sarnès. Nous descendons par un passage mal aisé fait de dalles inclinées mélées d'herbe et de sable. Nous chaussons les crampons en prenant pied sur le névé, plus par précaution que par nécessité, et nous voilà descendant vers les Graouès des Crabioules. Nous sommes sous la fameuse face nord et son glacier suspendu, tant convoitée durant notre jeunesse. Aujourd'hui, personne n'aurait l'idée d'y aller... En dessous des derniers névés, nous atteignons le canal qui recueille les eaux de ruissellement du cirque. Nous le longeons durant un bon moment. Nous retrouvons avec plaisir le balisage rouge et les cairns qu'Yvette, une ancienne gardienne du Maupas, avait tracé il y a bien des années. Au loin, dans la Coume des Crabioules, nous devinons la cabane de Sarnès, que nous rejoignons après la traversée d'une multitude de ravins. Une pause est la bienvenue. Le soleil est déjà haut, le vent s'est calmé et augure d'une belle journée. Joël nous montre la suite : la longue traversée d'une pente raide puis la montée sur des dalles de schiste par un chemin taillé en zigzag dans la roche. L'abondance et la variété des fleurs parvient à nous distraire de notre besogneuse progression. Nous enjambons une croupe aérienne, sous le pic de Sarnès et traversons dans du terrain croulant, sur un sentier en mauvais état. Plus loin, il est quasiment effacé sur plusieurs centaines de mètres et c'est avec beaucoup de précautions que nous rejoignons des pelouses plus confortables. Plus loin, le chemin est taillé dans une barre rocheuse et bouché par un énorme névé. Nous progressons d'abord entre neige et roche, mais il faut se rendre à l'évidence, la suite ne passe plus. Nous rechaussons les crampons et installons deux cordes fixes pour descendre une pente très soutenue. Rapides et efficaces, tous se rejoignent plus bas dans un pierrier et nous retrouvons le chemin de la Coume de Bourg. Désormais, nous n'aurons (presque) plus de mauvaises surprises. Sous le pic de Subescale nous cassons enfin la croûte.

Une heure plus tard nous passons le col de la Coume de Bourg. La traversée des cirques de Médassol et des Hount Secs, par le GR 10 est un enchantement : quelques petits lacs, des pins et des fleurs, des fleurs, des fleurs...

A la Hourquette des Hount Secs, nous voyons enfin le bout de l'étape. Il suffit de dévaler les 400 m de descente jusqu'au « paquet de tabac » ce curieux monolithe cubique qui encombre le couloir d'Espingo, de remonter une cinquantaine de mètres jusqu'au col d'Espingo et nous sommes arrivés.

Le refuge est animé. C'est samedi et les randonneurs sont de sortie. Je pense que c'est le seul secteur du massif – avec le Port de Venasque - qui est encore fréquenté. Sur tout le chemin déjà parcouru, nous n'avons pas rencontré grand monde. Il faut reconnaître que le délabrement des sentiers en est peut-être une raison. Nous retrouvons Jeff qui garde depuis plus de vingt ans Espingo. Nous sommes installés dans un dortoir rien que pour nous et nous nous payons une douche chaude (sauf Teddy et Nadège qui préfèrent profiter du soleil de fin d'après-midi pour prendre un bain au lac). Le repas est pantagruélique et la soirée agréable. La clientèle ne comporte aucun grimpeur, sauf deux jeunes Espagnoles qui convoitent le Grand Dièdre des Spigeoles. Elles potassent fébrilement des topos glanés sur internet et nous demandent des renseignements. Nous leur expliquons que la plus grosse difficulté en ce moment est le névé qui occupe la base de la paroi. Un guide, ami de Joël, que nous avons croisé en arrivant nous a mis au courant.

Dimanche 1er Juillet : La nuit se passe confortablement malgré quelques ronflements. Le petit déjeuner est avalé et à sept heures nous repartons pour notre dernière étape. Joël ne souhaite pas nous accompagner. Les deux premières étapes très éprouvantes ont réveillé dans sa cheville, une vieille blessure de guerre. Il préfère s'économiser et rentrer tranquillement.

Nous descendons vers le lac en commettant une grossière erreur d'itinéraire, nous obligeant à errer un peu dans quelques buissons...

Nous franchissons les passerelles du déversoir du lac et remontons enfin le Val d'Arrouge. Une bosse soutenue nous permet d’accéder à la cabane d'Arrouge puis nous perdons le sentier que nous rattrapons par une sévère montée dans une pente herbeuse. Ce vallon a l'air complètement oublié. Même les troupeaux n'y viennent pas. Le chemin est pourtant bien tracé jusqu'au plateau marécageux de Lacasses ou l'eau se répand sur les pelouses. A partir de là, les névés couvrent la pente. Nous tenons conseil pour la suite. Certains parlaient de l'ascension du Hourgade mais l'abondance de la neige et peut-être les difficultés des jours précédents les ramènent à plus de modestie. Nous monterons donc par une pente et un couloir en face sud, entre les pics de Nère et d'Arrouge. Nous prenons pour commencer, une pente herbeuse qui succède à des éboulis, puis nous chaussons les crampons pour aborder le névé. Notre progression est régulière sur une neige ramollie en surface. La pente s'accentue lorsque nous abordons le couloir final. La neige a disparue sur le haut mais nous gardons tout de même les crampons aux pieds car nous sommes plus à l'aise sur ce mélange de pierraille et de touffes d'herbe. Tout le monde suit correctement et nous progressons maintenant sur des schistes mêlés d'herbe et de sable. Enfin la brèche est atteinte dans un ambiance sévère de haute montagne et de roches sombres.A l'Ouest le Hourgade nous barre le paysage. Plus bas nous apercevons les lacs de Nère que nous rejoignons par de longs névés. Le vallon devenu large, s'ouvre sur la vallée de Louron et devient plus riant. Les pelouses réapparaissent avec les pierriers. Seuls, les lacs sont encore bien couverts de glace. Nous faisons une pause bien mérités, nous partageant les provisions qui nous restent...

Nous reprenons la descente sur un bon sentier bien marqué, trop bien même car celui qui doit nous ramener au Val d'Esquierry n'est pas aussi évident. Avant de plonger vers le Louron, nous faisons un crochet vers le Nord-Est et trouvons la discrète ligne de cairns nous indiquant le bon chemin. Un névé dur et pentu nous barre le chemin une fois de plus, et une fois de plus, nous chaussons les crampons... pour 50 mètres. Le sentier parfois écroulé nous permet de progresser sous les escarpements du Nord-Nère. Un ultime névé nous barre encore le chemin, toujours très raide. Nous devons tendre une fois de plus une corde fixe pour sécuriser le passage. Ce sera, cette fois le dernier obstacle. Nous atteignons le Couret d'Esquierry ou Joël nous annonce par téléphone les derniers 1100 m de dénivelé. Le Val d'Esquierry est laborieusement dévalé et les Granges d'Astau nous tendent les bras avec ses voitures, sa foule du dimanche … et sa bière qui est la bienvenue !

(Photos visible sur la Photothèque du site) :

 https://photos.google.com/share/AF1QipMH9QqX2LvW1ZClec4cvhF1YITMbTkPgv8MwF9wwz-e_isvSKlnJ4tQU53adyfQKw?key=MFA4VkdLNTVwUGZnUFpGTTk2SzdqRG1uMU5VQW5B

 

  • *Marc Leguiader, dit « Legu »  (1951- 2007) : Il fut Garde chasse fédéral sur le territoire du Luchonnais et connaissait bien toutes ces montagnes. J'ai eu la chance de partager des moments de montagne avec lui et je lui suis infiniment reconnaissant de m'avoir fait découvrir le ski de randonnée.

 

  • ** Dans la mythologie, Diane, déesse chaste qu'aucun amant n'a jamais séduit, a été surprise au bain avec ses suivantes, par le chasseur Actéon. Furieuse, elle le transforme en chevreuil et ses propres chiens se jettent aussitôt sur lui pour le dévorer...

 







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